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Expo Haïkus en Val d'Hérens

Je suis arrivée avec ma famille à Evolène (canton du Valais) le 18 juillet, début de nos vacances en Suisse. Dès l’arrivée j’apprends avec grand intérêt qu’une expo "Haïkus en Val d’Hérens" est organisée au Musée d’Evolène et que, ce jour-même, le 18 juillet, un vernissage aura lieu en présence de l’auteur, Olivier Ceux.

Inutile de dire que j’ai participé à ce vernissage, entraînant bien sûr ma famille, et je ne l’ai pas regretté. J’ai rencontré un artiste humble, honnête et ouvert d’esprit qui s’est montré curieux envers mes questions et mon intérêt pour son travail.

La démarche qu’Olivier Ceux s’est fixée pour cette expo, est singulière, à savoir qu’il a écrit ses haïkus en se basant sur son ressenti lors des promenades et que seulement après, textes à l’appui, il est retourné dans la nature prendre des photos des lieux qui lui ont inspiré ses haïkus. Ce ne sont donc pas des haïshas dans le sens communément reconnu.

Olivier Ceux m’a expliqué qu’il a mis un point d’honneur à respecter la métrique, collant la plupart du temps au nombre exact de syllabes exigé par cette règle. Je salue son envie de rigueur.

Je me suis permis d’épingler quelques photos avec leurs textes, que vous trouverez ci-après. 

J’adore les photos et les textes suivants :

 

"Jour de pluie, d’orage,

et les nuages blancs courent

ennuiter La Sage"*

 

* La Sage est un village de la commune d’Evolène, dans le canton du Valais.

 

 

J’aime bien le verbe que l’auteur a créé, « ennuiter » car j’apprécie l’originalité dans les textes.

 

" Un parfait silence...

seuls les battements du cœur 

rythment notre danse"

 

" Les couleurs en tête,

chevalet sur son vélo,

un peintre d'en-haut"

 

Le travail d’Olivier Ceux m’a beaucoup émue et plu ; j’ai découvert une région magnifique, de beaux haïkus et un Bruxellois extrêmement sympathique ; car oui, le hasard fait que l’auteur est Belge. Nous nous sommes quittés avec la promesse de nous retrouver pour discuter autour des haïkus. En tout cas, Olivier Ceux est le bienvenu au Kukaï de Bruxelles.

Félicitations pour votre expo et heureuse d’avoir fait votre connaissance !

(Iocasta Huppen, Expo Haïkus en Val d'Hérens, 18/07 - 31/07 2015, Olivier Ceux)

 

 

« Jour de pluie, d’orage, / et les nuages blancs courent / ennuiter La Sage" (Olivier Ceux)
" Les couleurs en tête,/ chevalet sur son vélo,/ un peintre d'en-haut" (Olivier Ceux)
Olivier Ceux et Iocasta Huppen (Expo 2015, Evolène)

29 ans depuis Tchernobyl

Cela se passait le 26 avril 1986.

Une explosion, dûe à de multiples erreurs humaines, s'était produite à un des réacteurs de la centrale nucléaire de Tchernobyl.

"Cette explosion avait contaminé une bonne partie de l'Europe, mais surtout l'Ukraine, la Russie et le Bélarus, alors républiques de l'URSS.

Six à sept millions de personnes vivent encore dans les 150.000 km carrés de territoires contaminés au césium.

La centrale reste sous surveillance depuis l'arrêt en 2000 du dernier des quatre réacteurs.

Après l'explosion, le réacteur n° 4 avait été recouvert d'un sarcophage en béton, aujourd'hui fissuré. L'Ukraine a lancé l'an passé les travaux d'assemblage d'un nouveau sarcophage destiné à réduire la menace de radiocativité sur le site.

Une nouvelle structure de plus de 20.000 to aménagée par Novarka, coentreprise des groupes français Vinci et Bouygues, doit être achevée en 2015. Elle contiendra des équipements à haute technologie pour effectuer en toute sécurité des opérations de décontamination à l'intérieur du réacteur accidenté. Le coût total de sa mise en place est estimé à 1,5 mld d'euros." (Le monde.fr, 26/04/2013).

Lorsque je me suis documentée pour écrire les textes qui sont repris dans l'anthologie franco-japonaise "Trente haïjins contre le nucléaire", parue aux éditions Pippa, 2015, j'ai trouvé l'histoire émouvante d'une jeune femme, Annya Pesenko. Sa maman, enceinte d'elle, fut contaminée ce jour de 26 avril. A l'âge de 4 ans les médecins lui diagnostiquent une tumeur au cerveau.

Annya a continué de vivre et écrit d'émouvants poèmes, en voici un:

"The wind behind the window

bends the tree branches

So does life, it bends me really hard

 

I sit here alone and I dream about a lot

and you will not know about this

Never

 

I will live through all

and I will become stronger

 

And I will leave something for you

to remember me"

 

FR

"Le vent derrière la vitre

plie les branches de l'arbre

 

Ainsi la vie me plie très, très fort

 

Je reste ici seule

et je rêve à plein de choses

et tu ne sauras rien de tout ça

jamais

 

Je vivrai malgré tout

je deviendrai forte

et je laisserai quelque chose pour toi

pour que tu te souviennes de moi"

 

Aujourd'hui, il n'y a que 29 ans depuis Tchernobyl..... 

(Iocasta Huppen, avril 2015)

Découverte littéraire au Musée Magritte de Bruxelles

J'aimerais vous faire part d'une "découverte littéraire" que j'ai faite au Musée Magritte de Bruxelles, vendredi passé. Magritte a réalisé en 1925 deux dessins pour le livre "Applications" (1925) de Marcel Lecomte, auteur surréaliste belge (1900-1966).

Sur l'une des deux pages illustrées par Magritte j'ai pu lire ceci: "Le jour se débarrasse d'une dernière lueur de nuit. Elle va tomber comme toutes les autres. Un oiseau réveillé sous l'écharpe de lune paraît énorme. L'ombre devient plus claire. A la longue les maisons laissent aller leur ombre. Le soleil brille au ras des toits. Ce qui est recouvert, commence à se tourner du côté du soleil."

Cela m'a fait penser à des haïkus les uns après les autres. D'ailleurs, Marcel Lecomte est connu comme l'écrivain de l'instantané. Il ne s'est d'ailleurs jamais considéré comme un surréaliste pur.

"L'essentiel de ses écrits, rarement classés comme des "nouvelles", réside dans la seule évocation de l'instant. La campagne, la nature jouent un rôle déterminant. (......) Dans Les Minutes insolites, l'auteur fait apparaître dans le titre deux concepts qui jouent un rôle déterminant dans sa conception de la captation de la réalité. Il suffit d'un instant pour que la réalité nous touche." (Estrelle De La Torre Giménez - Le regard de Marcel Lecomte à la recherche de l'essence des choses, Université de Cadiz, Espagne)

Le livre "Applications" est impossible à se le procurer, mais il est consultable à la Bibliothèque royale de Belgique. J'ai pu acquérir "Les Minutes insolites" (1936) et j'ai eu l'agréable surprise d'y découvrir sept pages du livre "Applications".

Je suis vraiment heureuse d'avoir découvert cet auteur et de pouvoir l'associer à cette catégorie bien spécifique des haïkus !

(Iocasta Huppen, sept. 2014) 

Exercice d'interprétation de haïkus

Cet exercice d’interprétation des haïkus de Basho, choisis et traduits en français par Yasuo Iwamoto, est parti d'un échange amical autour des haïkus, sans aucune prétention d’analyse, en me basant, avant toute chose, sur mon propre ressenti. Merci à vous, Ya San pour cette chouette occasion de lecture et relecture !

 

"Sa fraîcheur, en tant que ma propre maison, je détends en s'écroulant du genou" - Basyo Matsuo

 

J'interpréterais de cette façon ce haïku :

Sa fraîcheur

pareille à ma maison

détendu, je m’allonge

Se sentir chez soi dans la nature (dans la neige, par ex) tellement bien qu’on a envie de s’y allonger.

 

"Où est Kasashima dans le chemin boueux du mai"- Basyo

 

Trop de boue ? Peu importe ! Le soleil des jours plus longs asséchera le chemin et bientôt c’est avec les pieds recouverts de poussière qu’on arrivera à Kasashima. 

 

"Une nuit de lune et tréfle nous avons aussi dormis des prostituée dans une même auberge"- Basyo

 

Des voyageurs partagent la même auberge avec des "filles de joie", une nuit d’été (les trèfles fleurissent en été). Partager la même auberge, partager une nuit de pleine lune, une chambre…, à chacun d’apporter sa propre interprétation.

 

"Une fleur discrète de châtaignier fleurit secret avant-toit d'ermitage" - Basyo

 

J’adore ce haïku, tout en finesse et délicatesse.

J’ai toujours eu envie de comparer les fleurs de châtaigner à des cierges; alors dans le silence et l’atmosphère de l’ermitage, la lumière du soleil jaillit de ces fleurs.

Dans le secret naît le printemps, fleur après fleur. 

 

"Je laisse à penser la brosse à sourcils que les femmes utilisent en maquillage en voyant la fleur de rouge" - Basyo

 

J'interpéterais de cette façon, ce beau haïku :

A la vue

de la fleur rouge

j’oublie la brosse à sourcils

J’ai placé "la brosse à sourcils" en dernier pour l’effet de surprise. Vous avez aussi "la vue" en premier et "sourcils" en dernier, comme un effet miroir.

 

"Aussi le pic ne déchirera l'ermitage en bosquet d'été"- Basyo

 

Peut-être ainsi en français :

Dans le bosquet d’été

le pic ne déchire pas

le silence de l’ermitage

J’ai pris en compte le sens "petit bois" du mot "bosquet". Le silence est tellement "épais" et envahissant dans certains lieux isolés, que le pic n’arrivera jamais à le rompre.

 

"La chaude journée que le fleuve Mogami met dans la mer" - Basyo

 

Le fleuve Mogami est l’un des fleuves les plus puissants du Japon. J’adore l’idée qu’il puisse contenir une journée d’été; chaude, pour pouvoir réchauffer un peu la mer. J’aime vraiment beaucoup….

 

"La lune est pure sur la sable que le saint Yugyo porte"- Basyo

 

Je pense que trois aspects sont envisageables.

Lors de certaines cérémonies du Shintô, les poignées de sable jetées représentent la pluie. Le sable a un pouvoir purificateur. D’où l’idée que la lune se "purifie".

Aussi, le simple fait que le sable est porté par un Saint, le rend pur ; en conséquence, la lumière de la lune en contact avec le sable, devient "pure" à son tour. D’ailleurs, le nombre de grains de sable est associé à celui des péchés, dont on se défait.

Finalement, dans la symbolique, le sable est associé à la couleur noire. Le noir alterne avec le blanc (les rayons de lune) et le révèle. 

 

"Quelle tranquillité, le chant des cigales imprègne au roc" - Basyo

 

(Je salue la traduction en français de Ya San)

J’utiliserais juste "la roche" à la place du "roc".

 

"Au-delà de la mer agitée la Voie lactée s'allonge à l'île de Sado" - Basyo

 

Au-delà d’un tumulte (représenté ici par la mer agitée), il y a toujours la tranquillité. Et la tranquillité, c’est une forme d’équilibre, donc de paix et de beauté intérieure. La tranquillité de l’âme et la beauté de la nature, réunies.

 

"Oh la lune célèbre, mais le temps du nord ne définit pas" - Basyo

 

Oh, la belle lune

que le temps du Nord ne dévoile

pas souvent 

Et je suis bien d’accord avec cette idée. Mais quand le vent se met à souffler il chasse les nuages et finit par dévoiler la belle lune.

 

"Le petit coucou dirige le cheval à côté du champ" - Basyo

 

Plus que le cheval, le coucou dirige l’homme, en le faisant sortir des champs.

J’imagine une journée d’été ; ayant travaillé durement depuis le matin, à l’heure du midi un coucou se fait entendre. A son chant, l’homme se rend compte de l’heure en regardant le soleil et décide sortir du champ pour manger.

Une deuxième possible interprétation serait celle qu'un plus petit que soi (ici l’oiseau) impressionne souvent un plus grand (le cheval).

 

"Pendant qu'on plante un seul champs de semis, je m'arrête devant le saule de Saïgyo" - Basyo

 

Bashō était un fervent admirateur du plus grand poète waka (poésie japonaise) du Japon, Saigyō Hōshi ("Saigyō le moine").

"Le saule de Saigyō", à mon avis, représente la contemplation de la nature, la méditation. Pendant que les autres travaillent, le poète s’arrête et médite ; les semis de sa contemplation sont ses poèmes. 

"Bashō souhaitait visiter tous les sites mentionnés dans les vers de Saïgyo. Il s’en inspirera d’ailleurs dans sa Sente étroite du Bout du Monde." (Wikipedia).

 

"Oh l'herbe d'été, c'est la trace d'un rêve des forts" - Basyo

 

Oh, dans l’herbe d’été

l'empreinte d’un de mes rêves 

les plus persistants

 

"Je relie l'iris au pied comme le cordon bleu de sandale d'herbe" - Basyo

 

1) première variante d'interprétation :

L’iris bleu –

j'attache aux chevilles la lanière

de mes sandales d'herbe

 

2) deuxième variante (celle que je préfère)

J’attache l’iris

en lanière bleue à ma cheville –

sandales d’herbe

 

"C'est un départ qu'on vénère la tong en bois pour montagnes en été" - Basyo 

 

(Oku no Hosomichi – Sente étroite du Bout du Monde)

Sentir l’air de la montagne en été sur ses orteils, c’est une forme de liberté et un plaisir.

Dans les tongs en bois on ne sent pas les petites pierres du chemin de montagne mais tout l'art est de ne pas tomber. Et si une petite pierre se glisse dans la tong alors nous sommes obligés de la faire tomber; nous arrêter et regarder la nature dans ses petits détails.

 

(Iocasta Huppen et Yasuo Iwamoto, déc. 2014)